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Zek II: L'exil intérieur

Thursday, October 20, 2005

Je suis parvenu à rester calme pendant quelques mois, car je ne désire pas particulièrement bloguer. J'essaie au contraire de parvenir à une certaine sérénité et de m'abstraire du lent engloutissement du Titanic moral qu'est devenu notre civilisation. J'essaie également de me consacrer à ma vie professionnelle et familiale. Malheureusement, il y a des jours où ça déborde...
Il existe deux méthodes pour mettre en oeuvre les politiques d'oppression des régimes totalitaires: la première est de les confier aux agents du régime, c'est la bonne vieille méthode des dictatures policières; la seconde est de laisser des personnes privées s'en charger, tout en leur garantissant une large impunité. J'ai amplement glosé, dans "Zek I: Only the paranoid survive", sur les dérives laxistes sélectives de la justice, qui garantissent de facto l'impunité à ceux qui molestent, volent, tabassent, et agressent les catégories de populations ennemies du régime. Je l'ai fait à mes risques et périls, puisque dans l'arsenal répressif totalitaire qui nous interdit de nous exprimer autrement que pour applaudir à deux mains aux exactions de l'establishment, figure une interdiction de critiquer une décision de justice.
Si l'on applique un instant son esprit critique et que l'on se rend compte qu'il n'y a pas de différence concrète entre se faire tabasser par un flic et se faire tabasser par quelqu'un que la justice laissera absolument tranquille, quoi qu'il arrive, on se rend compte qu'il y a après tout peu de différence entre la France et l'Argentine de Videla et l'Iran des mollahs.
Les régimes totalitaires ont également leurs valeurs. Tandis que les démocraties accordent traditionnellement les mêmes droits à chaque individu, les dictatures aiment faire des différences: il y a "eux" et "nous".
"Eux": cela peut-être ceux qui ne font pas partie de la tribu: les juifs en Allemagne Nazie, les Kurdes sous Saddam, etc.
"Eux": cela peut-être également ceux qui s'opposent à un programme utopique d'amélioration de la race ou de la société: les propriétaires en Union Soviétique, les handicapés, les homosexuels (de nos jours du côté du manche) en Allemagne nazie.
Si la justice décide de la sévérité du crime en fonction du statut de la victime au sein d'un système de castes -- bien souvent implicite dans la France contemporaine -- alors elle est de facto complice de l'oppression des castes inférieures. Et elle participe au projet utopique de la société totalitaire qui est l'élimination, l'esclavage ou le maintien de ces castes à un rang social inférieur.
Notre société se défend de tout eugénisme, c'est bon pour les nazis. Elle se gargarise de "l'insertion des handicapés", par exemple en contraignant les entreprises à en embaucher et à dépenser des millions pour que leurs locaux puissent en accueillir. Mais, en même temps, elle incite les femmes enceintes à pratiquer l'avortement préventif. Elle est ravie des "larges débats" sur la "fin de vie" et le droit à "mourir dans la dignité" lorsque l'on "vit au quotidien la souffrance de ne pas être normal".... Elle condamne des médecins pour ne pas avoir prévu à 100 % ce qui ne pouvait pas l'être, au motif qu'il "y a des vies préjudiciables qui ne valent pas la peine d'être vécues".
Bref, les handicapés sont sympas, et on les aime, mais...moins il y en a, mieux on se porte.

Un pas inquiétant vient d'être franchi avec la quasi-absolution d'un infanticide, dont la seule circonstance "atténuante" (vraiment?) est que la victime est handicapée:

DOUAI (AFP) - Fabienne Rollin, 45 ans, a été condamnée jeudi à 5 ans de prison avec sursis et à une obligation de soins par la cour d'assises du Nord, à Douai, pour le meurtre en 2002 de sa fille de 9 ans, handicapée physique et mentale.Très peu de temps après le meurtre, commis en pleine nuit, Fabienne Rollin avait appelé les secours. Elle avait aussitôt reconnu avoir poignardé sa fille Laura, sur une route à Croix, entre Lille et Roubaix.
L'accusée a décrit précisément aux enquêteurs son parcours le soir des faits. Selon elle, après une dispute avec son mari, ancien alcoolique, elle avait envisagé d'assassiner ce dernier, mais s'était ravisée.
Elle avait finalement emmené sa fille à la gare pour s'enfuir avec elle du domicile conjugal où elle ne supportait plus de vivre. Toujours d'après son témoignage, elle avait alors étendu Laura sur le sol, avant de la tuer de quatre coups de couteau portés au cou.
Atteinte d'une forme très grave d'épilepsie, le syndrome de West, apparu à l'âge de six mois, Laura était entièrement dépendante et ne pouvait recevoir que des traitements de confort. D'après sa mère, la seule à s'en occuper, la fillette pleurait souvent. La mère, qui a été provisoirement détenue pendant trois mois dans cette affaire, comparaissait libre.


On note plusieurs choses:
D'abord que 5 ans avec sursis, c'est très exactement rien, et beaucoup moins que ce que se prennent des escrocs qui n'ont tué personnes, des chauffards coupables d'homicide involontaire, voire des dealers pris en flagrant délit de transaction avantageuse pour les deux parties (dieu sait pourtant que je ne porte pas ce genre d'ordures dans mon coeur). Pourtant, les faits sont sinon prémédités, du moins volontaires, et proprement atroces. Le meurtre à coups de couteaux, d'un enfant par sa mère. Ce ne peuvent être les faits qui expliquent le verdict. Ce ne peut être que l'état de la coupable, ou l'état de la victime. Bien qu'il soit question "d'obligation de soins", rien dans le texte ne nous dit que la mère ne soit pas responsable de ses actes. Je crois donc que c'est la qualité de la victime qui explique le verdict.

Deuxième remarque: ce n'est pas un juge progressiste qui a prononcé cette sentence honteuse, c'est un jury populaire. La population est donc tout aussi convaincue que l'élite qu'il y a des "vies préjudiciables qui ne valent pas la peine d'être vécues", et il est fort logique que mettre fin à de telles vies soit puni comme une faute vénielle. En effet, puisque cette vie ne valait pas la peine d'être vécue, la mère n'a-t-elle pas fait un acte de salut public et augmenté le "bien-être collectif"?
Pour s'en convaincre, on n'a qu'à y mettre quelques formes. Au lieu de dire que la mère a assassiné sa fille à coups de couteaux, mettons qu'elle l'a assisté dans son processus de fin de vie, mais qu'elle aurait pu y mettre plus de formes (d'où, sans doute, le verdict).
Les mots, il n'y a que ça!
Là où la contradiction gît, en revanche, c'est qu'on voit mal pourquoi, pendant ce temps, la sécurité sociale, les employeurs, la ddass, etc, devraient dépenser des fortunes pour le traitement et l'insertion sociale de ces "vies qui ne valent pas la peine d'êtres vécues". J'entends bien qu'il y a handicap et handicap, mais il doit bien exister dans l'esprit de notre élite -- et de nos jurys populaires -- un seuil en deça duquel une vie ne vaut pas grand chose, et je me demande comment cette nouvelle hiérarchie des valeurs va se propager, outre l'impunité garantie à des meurtres atroces.
On savait déjà que la vie d'un foetus valait moins de celle d'un chien, on sait maintenant qu'il en va de même de celle d'une fillette de 9 ans atteinte du syndrôme de West. Car je vous fiche mon billet qu'il ne doit pas être difficile de trouver, dans la juridprudence, des peines plus lourdes pour quelqu'un qui a tué un animal. C'est après tout bien dans l'air du temps, à l'époque où les amis des bêtes posent des bombes dans les arènes de corrida et où des scientifiques new age pleins de bons sentiments reclassent les chimpanzés dans le genre "homo".

Ma conclusion: ce verdict fera date; à l'heure où, à coups de "fin de vie" et "droit à mourir dans la dignité", on essaie de nous convaincre qu'il est licite de tuer les gens pour leur propre bien, on vient de sonner l'hallali, et on peut parier que d'aucuns vont en profiter pour se débarrasser d'êtres encombrants au nom de l'éthique et de la compassion.