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Zek II: L'exil intérieur

Sunday, March 05, 2006

Le problème du Mal

Les réactions à l"Affaire Ilan" -- ainsi qu'au mini-pogrom de ce week-end à Sarcelles, qui, n'en doutons pas, n'est qu'un hors d'oeuvre -- vont de l'incompréhension feinte ("Comment un pareil jeune homme sans histoire...si mignon...souriant...poli...je n'aurais jamais cru...il n'y a pas de problèmes dans le quartier...les relations entre communautés sont bonnes...") à une indignation pas très nette contre la bêtise ("z'ont rien dans le citron...deux neurones...ramollis du bulbe...s'imaginent que tous les juifs sont riches...torturer quelqu'un à mort pour 500 Euros, faut être con"...).
L'explication par la bêtise n'est pas simplement fort douteuse sur le plan moral (les gangs de sauvages seraient-ils plus respectables s'ils avaient soigneusement sélectionné leurs victimes?), elle est surtout à côté de la plaque et rejoint les autres explications bidon, pseudo-sociologiques et compassionnelles, telles que l'explication par la misère du tiers-monde, celle par le racisme et les discriminations, celle par la souffrance du peuple palestinien, celle par les prétendûment invivables barres de béton, ou encore le déficit dans le rapport à la mère (ou au père), la fracture scolaire, le manque de moyens, les allocations insuffisantes, et j'arrête là pour ne pas lasser le lecteur.
Il y a des centaines de millions d'imbéciles, voire des milliards, et la plupart ne feraient pas de mal à une mouche. Expliquer la sauvagerie du gang des barbares par leur supposée bêtise est un amalgame insultant envers tous les cons qui peuplent la planète.
Inversement, pour mettre sur pied une bande de kidnappeurs et de racketteurs, il faut avoir bien plus de deux neurones. La plupart des criminels sont intelligents.
L'explication par la bêtise n'est qu'un autre refus de regarder en face la force derrière ces faits divers atroces: le Mal.
Qu'est-ce que le Mal?
C'est cette volonté instinctive, codée dans nos gènes, de détruire nos compétiteurs, au point que d'aucuns y prennent du plaisir. C'est un résidu millénaire de notre condition de primates violents, opportunistes et tribaux.
Le Mal n'est ni bête, ni laid.
L'écrivain Henry de Montherlant, qui s'est intéressé aux animaux presque autant qu'aux adolescents, se délectait des éclairs de méchanceté et d'intelligence dans le regard des fauves.
Et les émissions animalières de la chaine National Geographic se repaissent de lionceaux s'ébattant dans les entrailles d'un gnou que leur mère vient d'occire pour le bonheur de toute la famille. D'autres goûtent les western spaghettis ou les matches de boxe, ou aiment le style du tortionnaire serbe Arkhan, ou encore l'esthétique de la vitrification de Grozny par Vladimir Poutine.
Le même Montherlant a écrit plusieurs romans pour décrire la beauté de la guerre et des pluies d'obus sur la lande boueuse de Verdun.
Le Mal c'est la nature, le Bien c'est la culture. La beauté du Mal est celle de la nature et son intelligence celle des prédateurs.
Le Bien ne peut détruire le Mal, pas plus que la culture ne peut détruire la nature. Le Bien ne peut que réduire le Mal à sa portion congrue, le circonscrire et de domestiquer, le symboliser dans des sacrifices ou le concentrer sur des individus pris comme boucs émissaires, le déplacer de la réalité vers la fiction ou vers des semi-fictions telles que la boxe ou la corrida.
C'est le rôle de la Culture -- au sens très large -- de rendre la société vivable en y réduisant la part des instincts naturels, donc du Mal. En donnant aux individus un cadre moral et intellectuel qui leur fixe des lignes de conduite, de sorte que la réciprocité et la coopération finissent par l'emporter sur le brut instinct d'élimination du prochain.
Lorsque la Culture se rétrécit, le Mal s'étend; on torture des innocents, on les laisse pour morts sur les chemins humides, on sodomise les fillettes en série, on laisse les adolescentes crever dans les bennes à ordure, jusqu'au point de non retour.
Le point de non retour, c'est quand la Culture a abandonné l'âme du petit bourgeois, que celui-ci se retrouve kapo à Auschwitz, tonton Macoute, génocidaire rwandais, commissaire du GPU à Teruel et Guadalaraja, et qu'il n'y a plus aucune contrainte sociale pour l'empêcher de redevenir ce qu'il est: un primate, un chimpanzé pour lequel un bébé qui geint n'est qu'une opportunité pour s'alimenter à peu de frais, une femelle un plan pour transmettre ses gènes aussi rapidement et brutalement que possible, et un mâle un ennemi à détruire.
Par quels enchaînements une société en vient-elle à abandonner sa culture pour atteindre le point de non-retour, that is THE question.
Les foyers d'infection ne manquent pas.
On pourrait gloser à souhait sur les corrupteurs de la culture, les pseudo-artistes avec leur provocations à deux balles, etc. Cela me prendrait la nuit entière d'en démêler tous les fils et je préfère remettre cela à plus tard.
Les idéologies qui se plantent sur les statuts moraux respectifs de la culture et de la nature ont une lourde part de responsabilité: mythe du bon sauvage, illusion du paradis perdu, naturisme, écologisme, culte de la déesse Gaïa, rousseauisme: lorsque réapparaît l'arsenal new-age et l'idée que c'est la nature qui est bonne et la culture qui est mauvaise, on est sur une mauvaise pente.
Aussi dangereux sont ceux qui nient l'existence du Mal, ceux qui détournent les yeux devant son évidence haletante, nue, obscène et terriblement humaine, et vont fouiner dans le sable où ils cachent leur tête quelques explications sociologiques et psychanalytiques, qui déboucheront sur des lamentations abstraites, voire des actions statistiques et bureaucratiques, et diverses formes d'acceptation et de pardon, qui, parce qu'elles prennent à tort le Mal pour le symptôme de leurs sempiternelles "causes profondes", l'entérinent et le récompensent inévitablement, et contribuent au rétrécissement de la Culture et à la progression du Malin.

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